Comprendre le réseau
Marché caché de l'emploi : ce que disent les chiffres
On vous l'a sans doute déjà dit, peut-être dès le premier rendez-vous de votre accompagnement : « 70 à 80 % des postes ne sont jamais publiés ». Le marché caché de l'emploi serait un continent immergé, et les offres visibles la pointe de l'iceberg. Le chiffre est repris par des cabinets, des blogs, des organismes publics. Nous avons cherché d'où il vient et ce que disent les enquêtes qui mesurent réellement comment les entreprises recrutent. Le résultat est plus nuancé que le slogan, et, pour une recherche de poste de cadre, plus utile.
D'où vient le chiffre de 80 %
Personne ne cite de source, et pour cause. L'auteur du blog québécois L'Œil du recruteur, Matthieu Degenève, a remonté la piste : le « 80 % » trouve son origine dans des données d'un organisme québécois, l'ACREQ, portant sur les années 1984 à 2000, selon lesquelles 75 % des retours en emploi se faisaient grâce à des sources d'information informelles, réseau de relations sociales, personnelles et professionnelles compris. Autrement dit, la statistique d'origine décrivait comment les gens avaient trouvé, pas la part des postes non publiés. Les deux idées ont fusionné en chemin, et le chiffre a été arrondi vers le haut.
Sa version moderne, « 85 % des postes sont pourvus grâce au réseau », vient d'un billet LinkedIn de Lou Adler, publié le 29 février 2016. L'auteur y explique avoir demandé pendant un an aux gens comment ils avaient trouvé leur dernier poste et avoir reçu environ 3 000 réponses, surtout des salariés et des managers. C'est un sondage d'audience, sans échantillonnage, sur une plateforme dédiée au réseautage. Il mesure quelque chose, mais pas l'ensemble du marché.
Il existe une version française du chiffre, plus récente et mieux construite. En février 2025, franceinfo rapportait une étude du groupe Randstad selon laquelle 57 % des recrutements en CDI et CDD de plus d'un mois réalisés en 2024 l'ont été sans annonce, en comparant le nombre d'embauches au nombre d'offres publiées sur la même période. Mais la même étude précise que les métiers les plus concernés sont les employés de magasin, les maçons, les commis de cuisine, les agents de service hospitalier. Les postes de cadres ne sont pas le cœur de ce marché invisible.
Le marché caché de l'emploi cadre dans les enquêtes françaises
La source la plus solide est l'enquête annuelle de l'Apec sur les pratiques de recrutement. L'édition 2025 a interrogé 1 150 entreprises de dix salariés et plus ayant recruté au moins un cadre en 2024. La lecture est sans ambiguïté : 84 % de ces entreprises ont diffusé une offre d'emploi pour au moins un recrutement de cadre, 76 % ont mobilisé leur réseau de contacts personnels ou professionnels, 73 % les réseaux sociaux. Les canaux se cumulent, ils ne s'excluent pas : 61 % des entreprises en utilisent quatre ou plus.
Quand on demande à ces employeurs quel canal leur a le plus souvent permis de rencontrer la personne finalement recrutée, l'offre d'emploi arrive en tête pour 54 % d'entre eux, et jusqu'à 72 % dans les grandes entreprises. Le réseau de contacts est cité par 28 % des PME. L'Apec rappelle d'ailleurs que 88 % des cadres consultent au moins une offre d'emploi dans l'année. Le marché visible est donc bien réel, et il reste la porte d'entrée principale.
Le chiffre le plus intéressant de l'étude est ailleurs. Lors de leur dernier recrutement de cadre, dans 41 % des cas, la personne retenue était déjà connue de l'entreprise avant le processus, ou recommandée par quelqu'un d'extérieur. Cette proportion monte à 43 % dans les PME, contre 32 % dans les grandes entreprises. Autrement dit, le poste était souvent publié, et le candidat retenu était quand même quelqu'un qu'on connaissait ou qu'on avait recommandé.
L'enquête Ofer de la Dares, qui couvre tous les niveaux de qualification, confirme le mécanisme. Sur les recrutements de fin 2015, les relations personnelles ou professionnelles sont le canal qui a le plus souvent abouti, avec 27 % des embauches, contre 15 % pour les annonces, alors même que les candidatures spontanées sont le canal le plus souvent activé et n'aboutissent qu'une fois sur cinq. Un recruteur active en moyenne 3,1 canaux par embauche. La Dares explique pourquoi les relations fonctionnent : ce canal donne à l'employeur davantage d'information et d'assurance sur les compétences du candidat avant même l'entretien, les personnes qui le recommandent jouant un rôle de sélection. Et selon l'Insee, sur ces mêmes données, 63 % des recrutements de cadres et professions intellectuelles supérieures ont mobilisé Internet, contre 52 % de l'ensemble des recrutements. Plus le poste est qualifié, plus il est visible en ligne.
Ce que dit la recherche internationale
L'étude fondatrice reste celle de Mark Granovetter, menée dans les années 1970 auprès de 282 cadres, techniciens et professionnels de Newton, dans le Massachusetts. Une revue de littérature récente, publiée par Buhai et van der Leij, résume l'état des connaissances : en moyenne, environ 50 % des salariés obtiennent leur emploi par contacts personnels, avec une fourchette de 30 à 60 % selon les études. Chez Granovetter lui-même, la part varie fortement selon les métiers : de 20 à 40 % pour certains cols blancs, de 50 à 65 % pour les cols bleus. Aucune de ces études ne dit que 80 % des postes sont invisibles. Elles disent qu'une part importante des embauches, variable selon les métiers, passe par une relation.
Le second résultat de Granovetter est celui qui compte pour vous. Parmi les personnes ayant trouvé leur poste par un contact, 55,6 % ne voyaient ce contact qu'occasionnellement et 27,8 % rarement. La réponse la plus fréquente à la question « un ami vous a-t-il parlé de ce poste ? » était : pas un ami, une connaissance. Ce sont les liens faibles qui informent, parce qu'ils circulent dans d'autres cercles que le vôtre.
Ce qu'il faut en retenir pour une recherche de poste de cadre
Les données réunies ici dessinent une image cohérente du marché caché de l'emploi, et elle n'est pas celle d'un marché secret auquel on accéderait par un mot de passe. Pour un poste de cadre, l'offre existe le plus souvent. Ce qui est caché, c'est autre chose : le moment où le besoin se forme, avant la rédaction de la fiche de poste ; le nom du décideur ; et surtout la recommandation qui fait qu'un CV parmi cinquante est lu avec attention. Le recrutement par réseau des cadres sert moins à découvrir des postes invisibles qu'à être recommandé, informé tôt, et à obtenir un rendez-vous.
Cela change la manière de conduire une recherche d'emploi cadre par réseau. Trois conséquences pratiques :
- Répondre aux offres reste nécessaire, mais rarement suffisant. Une candidature qui arrive accompagnée d'un nom connu de l'entreprise change de catégorie, l'Apec le montre avec ses 41 % de recrutés déjà connus ou recommandés.
- Le réseau utile est large et peu intime. Les anciens collègues perdus de vue, les contacts de contacts, les personnes rencontrées une fois : ce sont eux qui savent ce qui se passe ailleurs. Il faut les solliciter, pas seulement ses proches.
- Le réseau se travaille dans la durée, avant le besoin. La Dares rappelle que 26 % des recrutements de cadres sont jugés difficiles par les employeurs, qui activent alors un canal de plus. Être déjà présent à l'esprit de quelqu'un au moment où une difficulté apparaît vaut mieux que n'importe quelle candidature spontanée.
Un mot enfin sur ce que nous n'avons pas trouvé. Aucune enquête française ne mesure directement la part des postes de cadres pourvus sans aucune publication. L'Apec mesure les canaux utilisés et ceux qui ont abouti ; la Dares mesure les canaux ayant conduit à l'embauche ; Randstad estime un solde entre embauches et offres, tous métiers confondus. Le « 70 à 80 % » ne sort d'aucune de ces sources. Si l'on tient à un ordre de grandeur, les revues de littérature parlent d'une embauche sur deux passant par une relation, avec de grandes variations selon les métiers. C'est déjà beaucoup, et cela suffit à justifier qu'un cadre en transition consacre une part sérieuse de son temps à entretenir et relancer ses contacts, avec méthode, sans attendre du réseau qu'il fasse apparaître des offres par magie.
Questions fréquentes
D'où vient le chiffre de 80 % de marché caché ?
D'anciennes données de l'ACREQ au Québec (1984-2000), reprises sans contexte, et d'un sondage informel d'environ 3 000 répondants publié sur LinkedIn en 2016. Aucune enquête française ne le mesure.
Quelle part des recrutements de cadres passe par le réseau ?
Selon l'Apec (2025), le réseau est le canal qui a permis la rencontre pour 28 % des PME, et 41 % des cadres retenus étaient déjà connus ou recommandés. La Dares (données 2016, tous salariés) situe les relations à 27 % des embauches.
Faut-il quand même consulter les offres d'emploi ?
Oui : 84 % des recrutements de cadres ont donné lieu à une offre. Le réseau ne remplace pas les offres, il augmente vos chances d'être retenu sur celles qui existent.
Sources
- Apec, Pratiques de recrutement de cadres 2025 (PDF) — 1 150 entreprises interrogées ; 84 % ont diffusé une offre, 76 % ont mobilisé leur réseau, 73 % les réseaux sociaux ; l'offre est le canal ayant permis la rencontre pour 54 % des entreprises (72 % des grandes), le réseau pour 28 % des PME ; 41 % des cadres retenus déjà connus ou recommandés (43 % PME, 32 % grandes) ; 88 % des cadres consultent une offre dans l'année
- Insee Références 2019, Offres d'emploi et recrutements via Internet (données Dares, Ofer 2016) — 52 % des recrutements en CDI ou CDD mobilisent Internet ; 63 % pour les cadres et professions intellectuelles supérieures, dont 56 % par diffusion d'offres
- Dares Analyses n° 031, juillet 2019, Le recrutement n'est pas toujours un long fleuve tranquille (Ofer 2016, copie Céreq) — 17 % des recrutements jugés difficiles, 26 % pour les cadres ; 2,9 canaux mobilisés en moyenne sans difficulté, 3,9 avec ; relations professionnelles activées dans 57 à 64 % des embauches, candidatures spontanées dans 66 à 75 % ; le canal des relations donne à l'employeur davantage d'assurance ex ante, les personnes qui recommandent jouant un rôle de sélection
- Force Ouvrière, Avoir des relations, le meilleur moyen pour se faire embaucher (relai de la Dares, enquête Ofer 2016) — relations à l'origine de 27 % des embauches ; annonces 15 % ; candidatures spontanées une embauche sur cinq ; 3,1 canaux par embauche ; Internet dans 45 % des recrutements
- France Travail, Quels sont les canaux de recrutement utilisés par les recruteurs ? — enquête auprès de 20 000 établissements (juin 2016) : sites d'offres 87 %, candidatures spontanées 75 %, réseaux sociaux professionnels 53 %, cooptation 51 %
- franceinfo, Marché invisible du travail, quand les entreprises recrutent sans publier d'offres (étude Randstad) — 57 % des recrutements réalisés sans annonce en 2024 selon Randstad, méthode par différence entre embauches et offres publiées, métiers surtout peu qualifiés
- L'Œil du recruteur, 80 % des emplois vacants ne sont pas affichés, un mythe ? — origine du chiffre remontée à des données ACREQ 1984-2000 sur les retours en emploi par sources informelles (75 %) ; estimations plus récentes de 30 à 45 %
- Lou Adler, New Survey Reveals 85% of All Jobs are Filled Via Networking (LinkedIn, 29 février 2016) — sondage informel d'environ 3 000 répondants sur LinkedIn, à l'origine du chiffre « 85 % des postes pourvus par le réseau »
- Buhai et van der Leij, A Social Network Analysis of Occupational Segregation (arXiv, 2022) — revue de la littérature : environ 50 % des salariés obtiennent leur emploi par contacts personnels, fourchette de 30 à 60 % ; chez Granovetter, 20 à 40 % pour certains cols blancs, 50 à 65 % pour les cols bleus
- Wikipedia, Interpersonal ties (l'étude Getting a Job de Granovetter) — 282 cadres, techniciens et professionnels enquêtés à Newton (Massachusetts) ; parmi ceux passés par un contact, 55,6 % le voyaient occasionnellement et 27,8 % rarement