Comprendre le réseau
Demander une mise en relation : ce qui la rend facile
Vous avez identifié la personne qu'il faudrait rencontrer, et vous connaissez quelqu'un qui la connaît. Reste à demander la mise en relation, et c'est là que beaucoup de recherches se figent : on n'ose pas déranger, ou l'on envoie un message si vague que l'intermédiaire le laisse s'enfoncer dans sa boîte de réception. Pourtant, la mise en relation est le geste qui convertit un réseau en rendez-vous. Elle marche parce qu'elle transfère de la confiance, et elle s'obtient quand elle coûte peu à celui qui l'accorde.
Pourquoi la mise en relation ouvre des portes que la candidature n'ouvre pas
Une candidature arrive parmi des dizaines d'autres et doit prouver seule qu'elle mérite dix minutes d'attention. Une mise en relation arrive avec une caution : quelqu'un que le destinataire connaît estime que la conversation vaut la peine. Ce prêt de crédibilité change l'issue.
Les chiffres du recrutement de cadres en France le confirment. Dans son baromètre 2025, mené auprès de 1 150 entreprises ayant recruté au moins un cadre en 2024, l'Apec relève que dans 41 % des derniers recrutements, le candidat retenu était déjà connu de l'entreprise ou recommandé par une personne extérieure ; 43 % dans les PME, 32 % dans les grandes entreprises. Pour 28 % des PME, le réseau de contacts est même le canal qui a le plus souvent permis de rencontrer la personne recrutée, contre 12 % dans les grandes structures. Une autre publication de l'Apec sur les mêmes données indique que 27 % des candidatures retenues proviennent de recommandations, réseau de contacts et cooptation confondus.
Le phénomène n'est pas français. Aux États-Unis, le rapport « Sources of Hire » de SilkRoad, cité par la SHRM et fondé sur 14 millions de candidatures et 329 000 embauches, plaçait déjà en 2016 la cooptation en tête des sources d'embauche, avec plus de 30 % des recrutements. La recommandation réseau n'est donc pas un raccourci de privilégié : c'est le canal ordinaire par lequel les postes de cadres se pourvoient.
Le message transférable : écrire pour celui qui transfère
La première cause d'une demande d'introduction sans suite n'est pas la mauvaise volonté, c'est le travail qu'elle exige. Si votre contact doit résumer votre parcours, deviner ce que vous attendez et rédiger lui-même un message présentable, il remettra la tâche à plus tard, puis l'oubliera.
La réponse, pratiquée depuis longtemps par les investisseurs et les recruteurs, est le message transférable, le « forwardable email ». Alex Iskold, qui l'enseignait aux fondateurs de Techstars dès 2015, en donne la règle : le message est adressé au destinataire final, non à l'intermédiaire, et il dit en quelques lignes qui vous êtes, pourquoi cette personne précisément, et ce que vous demandez. Le but est de réduire au minimum le travail du connecteur, qui n'a plus qu'à transférer en ajoutant une phrase de sa main. Auren Hoffman, qui reçoit ce type de demandes en nombre, résume la seule règle qui compte : court, clair, double consentement, transférable par courriel. Court, parce que la personne lira sur son téléphone, entre deux choses.
Concrètement, votre envoi tient en deux parties. En haut, trois lignes pour votre contact : « Accepteriez-vous de me présenter à Claire Martin ? Le message ci-dessous est prêt à transférer, et si ce n'est pas le bon moment, aucun souci. » En dessous, le message destiné à Claire :
Bonjour Claire,
Je suis directrice des opérations, quinze ans dans la logistique du frais, dont six chez un distributeur régional. Je prépare une reprise de poste dans une PME agroalimentaire du Grand Ouest.
Vous avez piloté la réorganisation des entrepôts de votre groupe : j'aimerais entendre ce qui a été le plus difficile à faire accepter en interne.
Un échange de vingt minutes, par téléphone, à l'horaire qui vous convient, me serait très utile.
Merci d'avance, et bien à vous,
Anne Lefèvre
Rien à réécrire, rien à deviner. Votre contact juge en dix secondes s'il peut porter ce message, et il le transmet.
Le double consentement, et la porte de sortie
Le second obstacle est invisible pour celui qui demande : la personne visée n'a peut-être aucune envie de cet échange, et votre intermédiaire ne veut pas la mettre dans l'embarras. En novembre 2009, l'investisseur Fred Wilson a formalisé la parade sous le nom de « double opt-in introduction » : avant de mettre deux personnes en contact, on demande à chacune d'accepter. Il expliquait qu'il détestait répondre à une présentation par « je n'ai pas vraiment envie de vous rencontrer », et qu'il prenait donc des rendez-vous qu'il ne voulait pas prendre. Le double consentement libère chacun de cette gêne.
Pour vous, cela signifie deux choses. D'abord, ne demandez pas « présentez-moi à Claire » mais « pourriez-vous demander à Claire si elle accepterait un échange ? ». L'investisseur Chris Neumann, qui explique pourquoi il ne promet jamais une introduction, recommande même de citer explicitement le double consentement dans votre demande : c'est le signe que vous respectez le temps de la personne visée et que vous comprenez que l'accès à elle se protège. Ensuite, laissez une porte de sortie à votre intermédiaire. Une phrase suffit : « Si vous préférez ne pas solliciter Claire en ce moment, dites-le moi simplement. » Un refus que l'on peut formuler sans se justifier est un refus que l'on n'a pas besoin d'éviter par le silence. Cette liberté fait monter le taux de réponses.
Une demande précise : une personne, une raison, un format
Une demande que l'on peut accorder est une demande dont on voit le contour. Trois précisions la rendent concrète.
Une personne nommée. « Connaîtriez-vous quelqu'un dans l'agroalimentaire ? » oblige votre contact à faire l'inventaire de son carnet à votre place. « Claire Martin, que vous avez côtoyée chez Fleury » lui demande seulement un oui ou un non. Et une seule personne par demande : Auren Hoffman est catégorique, une liste de cinq noms devient une corvée et finit ignorée.
Une raison qui concerne le destinataire. « Élargir mon réseau » n'est pas une raison, c'est un aveu d'absence de raison. Ce qui rend la demande légitime, c'est ce que vous savez de la personne : un projet qu'elle a mené, une prise de position, une expérience que vous préparez vous-même. Cela donne à l'intermédiaire le motif qu'il pourra répéter.
Un format court et borné. Vingt minutes au téléphone, un café près de son bureau, une question précise par écrit. Un rendez-vous dont on connaît la fin se dit oui sans arrière-pensée. Ne demandez jamais un poste, demandez un échange ; c'est l'échange qui mène au reste.
Après la mise en relation : les vingt-quatre heures et les nouvelles
Le message de présentation est parti. Vous devez maintenant quelque chose à deux personnes.
Répondez dans les vingt-quatre heures. Auren Hoffman écrit qu'il faut répondre immédiatement au message d'introduction, et la raison est simple : la personne visée vient de dire oui sur la foi de votre intermédiaire, et chaque heure de silence use un crédit qui n'est pas le vôtre. Remerciez en une ligne, proposez deux ou trois créneaux, et passez votre intermédiaire en copie cachée, comme le recommandent Iskold et Hoffman : il voit que vous avez pris le relais sans subir la suite de l'échange.
Remerciez celui qui a présenté, à part, par un message à lui seul, le jour même. Il a engagé sa crédibilité ; il mérite de savoir que vous le savez.
Donnez-lui des nouvelles de ce qu'il a déclenché. C'est l'étape que presque tout le monde oublie, et celle qui décide de la suivante. Après l'échange avec Claire, deux lignes à votre intermédiaire : ce que vous avez appris, ce que cela a changé, ce vers quoi vous allez. La plupart des gens qui font des mises en relation ne sauront jamais ce qu'elles ont produit ; celui qui l'apprend par vous vous rangera parmi les personnes pour qui l'on refait ce geste, sans hésiter, la fois d'après.
En pratique : une personne, une raison qui la concerne, un format de vingt minutes. Un message de cinq à sept lignes qui lui est destiné, posé sous trois lignes à votre contact qui lui demandent de sonder la personne d'abord et lui laissent le droit de dire non. Une fois présenté, une réponse dans les vingt-quatre heures, un merci à part, puis un retour après le rendez-vous. Chaque mise en relation ainsi menée coûte quelques minutes à celui qui l'accorde et lui rapporte la certitude d'avoir été utile. C'est ce qui fait qu'il recommencera.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une mise en relation en double consentement ?
L'intermédiaire demande d'abord à la personne visée si elle accepte d'être présentée, puis seulement fait l'introduction. La règle, formulée par l'investisseur Fred Wilson en 2009, protège la personne sollicitée et évite à l'intermédiaire de promettre ce qu'il ne contrôle pas.
Qu'est-ce qu'un message transférable ?
Un message court, écrit pour la personne que l'on veut rencontrer et non pour l'intermédiaire, que celui-ci peut transférer tel quel : qui vous êtes en une phrase, pourquoi cette personne précisément, et un format de rendez-vous borné, vingt minutes.
Que faire une fois la mise en relation faite ?
Répondre dans les vingt-quatre heures en passant l'intermédiaire en copie cachée, le remercier à part, puis lui donner des nouvelles après le rendez-vous : c'est ce retour qui fait qu'il recommencera.
Sources
- "Apec — Pratiques de recrutement de cadres, édition 2025 (mai 2025)" — "Enquête auprès de 1 150 entreprises : dans 41 % des derniers recrutements de cadres, le candidat retenu était déjà connu de l'entreprise ou recommandé par une personne extérieure (43 % dans les PME, 32 % dans les grandes) ; le réseau de contacts est le canal qui a le plus souvent permis de rencontrer la personne recrutée pour 28 % des PME contre 12 % des grandes entreprises ; offre d'emploi et réseau ont permis à 81 % des entreprises de finaliser leurs recrutements en 2024."
- "Apec — Emploi cadre : face aux difficultés de recrutement, les entreprises agissent et continuent d'ajuster leurs critères" — "27 % des candidatures retenues par les entreprises proviennent de recommandations (réseau de contacts et cooptation) (données 2024)."
- "SHRM — Employee Referrals Remain Top Source for Hires (rapport SilkRoad « Sources of Hire »)" — "Aux États-Unis, la cooptation représentait plus de 30 % de l'ensemble des embauches en 2016, sur 14 millions de candidatures, 655 000 entretiens et 329 000 embauches dans plus de 1 000 entreprises ; taux de conversion entretien → embauche jugé excellent."
- "Fred Wilson (AVC) — The Double Opt-In Introduction (3 novembre 2009)" — "La définition d'origine du double consentement : demander à chacune des deux personnes d'accepter la mise en relation avant de la faire ; l'aveu qu'un investisseur prend sinon des rendez-vous qu'il ne veut pas prendre."
- "Alex Iskold (Techstars) — How to write a forwardable introduction email (24 juin 2015)" — "La pratique du message transférable : adressé au destinataire final, court, avec la raison précise de la demande, pour réduire au minimum le travail de celui qui présente ; passer l'intermédiaire en copie cachée une fois le contact établi."
- "Auren Hoffman — The Only Right Way to Ask for an Intro (14 septembre 2025)" — "La règle « short, clear, double-opt-in, email-forwardable » ; une seule mise en relation par demande ; répondre immédiatement au message de présentation ; mettre l'intermédiaire en copie cachée."
- "Chris Neumann — Why I Won't Promise You an Intro" — "Un intermédiaire ne promet jamais la mise en relation, pour laisser à la personne visée la possibilité de décliner ; ce que le double consentement signale à cette personne (« je respecte votre temps ») ; le demandeur gagne à mentionner lui-même le double consentement."